Élément Perturbateur récupère des bouées crevées et des voiles de bateau et Firebags MTL recycle les tenues de pompiers et d’ambulanciers. ©DR
Élément Perturbateur récupère des bouées crevées et des voiles de bateau et Firebags MTL recycle les tenues de pompiers et d’ambulanciers. ©DR

Nouvelle vie pour des matières destinées à la poubelle

Deux entreprises, l’une française et l’autre québécoise, récupèrent des produits inutilisables et les recyclent en sacs et accessoires originaux et faits à la main.

Nous avons rencontré Laetitia Héritier, créatrice de la marque Élément Perturbateur, qui récupère des bouées crevées, voiles de bateau et planches à voile à Marseille, ainsi que Alexandre Vadeboncoeur, pompier et fondateur de Firebags à Montréal, qui recycle les tenues de pompiers et d’ambulanciers.

Interview croisée.

Comment est née votre entreprise?

Laetitia Héritier (Élément Perturbateur) : Ma mère ne jette rien et avait précieusement conservé ma piscine gonflable, le phoque rose fluo de ma grande sœur, même s'il avait des rustines dessus elle n’arrivait pas à s'en séparer. Il y a trois ans et demi, en faisant du tri, je lui ai dit de me les donner. Je suis partie de ma piscine gonflable, je l'ai découpée, j'ai fait un truc avec, ça marchait bien!

Le premier prototype était un sac à dos, les bretelles se sont cassées, je l'ai réparé de nombreuses fois. J'ai essayé avec d'autres formats, d'autres bouées. Je me suis dit, si je peux utiliser ma piscine gonflable, je peux les utiliser.

Le plastique est la matière la moins recyclée et il n'y a pas de source d'up cycling à ce niveau-là. J'ai travaillé sur des chambres à air, des sacs poubelles, tissus de récup, j'ai découpé des canapés et des rideaux trouvés dans la rue, mais pour les bouées il n'y avait rien. La matière plastique me fait bien plus vibrer que les autres.

Alexandre Vadeboncoeur (Firebags MTL) : Ça a commencé en janvier 2017. J’avais vu aux États-Unis un produit comme ça, j’étais intrigué. J’ai acheté un sac et je me suis rendu compte que ça coûtait les yeux de la tête, près de 500 $ US avec les frais d’expédition et dédouanement. Je me suis dit qu’il y avait peut-être un marché au Québec.

L’uniforme des pompiers a une durée de vie de 10 ans, peu importe son état, pour respecter les normes de qualité et de protection. Tu peux aller dans le feu 15 fois, une centaine ou même pas du tout, 10 ans plus tard, ta tenue ira à la poubelle ou envoyée pour de l’humanitaire.

J’ai commencé à me créer des contacts et j’ai fait un premier sac à dos dans mon sous-sol. J’ai créé une page Facebook, j’ai mis une photo, écrit « c’est parti ». Dans les heures qui ont suivi, j’ai eu des commandes.

Quand c’est devenu trop gros, j’ai demandé de l’aide et un associé s’est présenté. En octobre 2017 nous étions sur les plateformes de vente en ligne. L’année suivante on s’est présenté à l’émission Dans l’œil du dragon. Durant la diffusion, les ventes ont explosé et depuis on ne regarde plus en arrière!

Que retrouve-t-on dans votre boutique ?

Laetitia Héritier (Élément Perturbateur) : Des sacs, des pochettes, des trousses, des bananes en bouées et un petit stock de ceintures en chambre à air de vélo.

Mon atelier est ouvert uniquement sur rendez-vous, on peut également acheter sur mon site internet. Depuis quelques mois, je vends dans le concept store Chez Laurette, dans le quartier des antiquaires à Marseille. Il n’y a que des produits de créateurs français et particulièrement marseillais.

Alexandre Vadeboncoeur (Firebags MTL) : On a trois produits vedettes : le sac à dos original, le duffle bag (gros) et le squad (petit). On a aussi des nœuds papillon, des trousses, des pochettes.

Les uniformes qu’on utilise sont de différentes couleurs selon les années. Certains n’existent plus depuis très longtemps, comme le bourgogne des paramédics, ce qui en fait un produit vintage.

Beaucoup de pompiers nous amènent leur propre habit de combat. C’est un beau cadeau de retraite. Il nous est arrivé de transformer des uniformes de confrères décédés pour la veuve ou les enfants.

Comment récoltez-vous la matière première?

Laetitia Héritier (Élément Perturbateur) : Je récupère surtout les bouées du parc Aqualand de Saint-Cyr-Sur-Mer, qui avant les jetaient. J’ai un accord oral avec eux.

La première fois que j'y suis allée, le parc était bondé, pendant le temps d'attente, j'ai vu des bouées crevées abandonnées. Elles trainaient et je me suis dit, il y a quelque chose à faire.

Dans un premier temps ils se sont demandé de quelle planète je venais. Personne n'avait jamais posé cette question. Le chef de la sécurité a fait appeler le directeur technique qui s'occupe de les réparer avant de les éventrer. Ils m'ont donné quelques bouées pour que je fasse des tests. Depuis trois ans il me les garde et en fin de saison je les récupère. Parfois des amis ou des clients m’en rapportent ou quand je me balade j’en trouve. C'est une chasse encore et toujours.

Alexandre Vadeboncoeur (Firebags MTL) : On récupère les tenues auprès d’une soixantaine de donateurs. On a des services incendie et, depuis un an environ, ambulanciers.

On a réussi à créer le premier plan éco-responsable en Amérique du Nord de gestion des déchets matériels des services incendie. Si on est capable de retourner des canettes vides dans les épiceries et avoir un retour monétaire, je me suis dit que ce serait le temps d’en offrir un aux services incendies qui sont obligés d’acheter ces uniformes à vie. Plusieurs villes ont adopté ce plan comme résolution au conseil municipal.

Le service incendie peut même récupérer le matériel en produits opérationnels, dans une autre fonction comme un sac ou une pochette à outils.

Quel est le processus de transformation?

Laetitia Héritier (Élément Perturbateur) : Je coupe les bouées quand je les récupère avant de les stocker. Quand je crée un nouveau produit c’est avec la contrainte de couper la plupart du temps, un carré dans un rond. Les bouées sont en forme de huit ou de donuts. Il faut tenir compte des poignées sur le dessus, la valve et les lacérations qui sont aléatoires. J'ai des bananes rondes faites avec des petites chutes, d’autres rectangles avec des plus gros morceaux. Pour un sac, il faut couper deux morceaux.

Je ne décape pas avec des solvants. J'en ai utilisé beaucoup dans la maroquinerie et c'est quelque chose qui ne me convient pas. Je trouve que ça sent très fort et qu'utiliser ce genre de produit c'est aussi se détruire la santé. Je les découpe et je les passe à la machine à laver.

Alexandre Vadeboncoeur (Firebags MTL) : Il n’y a pas de matériaux qu’on n’utilise pas, tout simplement parce qu’on ne récupère que les choses dont on a besoin.

Entre 95 et 97 % du produit est une matière recyclée. Les seules choses qui sont remplacées sont les fermetures éclair et souvent les fonds de sac.

Ce sont des matériaux qui sont allés dans le feu, il y a tout un processus de décontamination à faire, on fait ça avec une machine à laver spéciale comme celle utilisée dans les casernes et des produits de décontamination.

Combien de temps faut-il pour fabriquer un sac ?

Laetitia Héritier (Élément Perturbateur) : Ça dépend quel sac! Pour un tote bag c'est entre deux heures, deux heures et demie. Pour un sac à dos entre quatre et cinq heures.

J’ai passé la première année à tester mes produits. Au début c’était un mois, maintenant je teste avec des charges très lourdes et pendant quatre mois minimum. Il y a un décalage entre le moment où le produit existe et celui où il est mis en vente. Pour la couture, j'ai la même machine qu'un maroquinier. C'est une machine pour coudre le cuir et qui est très bien pour la chambre à air, la voile de bateau ou la bouée. C’est une question d'épaisseur et d'entraînement. C'est vraiment comme si c'était du cuir parce que ça reste souple. Il suffit de ne pas utiliser des aiguilles biseautées, mais celles qui sont rondes. J’ai même cousu du miroir souple en plastique de trois millimètres d'épaisseur avec ma machine et c'est beaucoup plus rigide que le plastique que je couds.

Alexandre Vadeboncoeur (Firebags MTL) : Pour le sac à dos original, par exemple, on compte environ deux heures de travail fait à la main.

D’un point de vue de la production, c’est un défi. Le nerf de la guerre c’est la coupe parce que c’est un matériau avec des propriétés mécaniques. Il est très résistant et anti-coupure donc il va y avoir de la résistance et ça va demander un bon aiguisage.

Ce ne sont pas des trucs qu’on apprend à l’école. C’est un matériau vivant qui a de l’usure. Il y a une formation spécifique à adapter, c’est aussi ce qui fait qu’on est unique.

Combien en récupérez-vous sur une année et combien en vendez-vous ?

Laetitia Héritier (Élément Perturbateur) : Je pense que ça se compte en tonnes pour celles d’Aqualand. En moyenne ce sont 40 bananes, 60 à 70 trousses et une trentaine de pochettes par an.

Alexandre Vadeboncoeur (Firebags MTL) : Au minimum, on sauve une tonne de matériaux incendies par année depuis trois ans. On a entre 100 et 120 commandes par mois, environ 1500 par an.

Avez-vous établi des partenariats? Comment sont réinvestis les bénéfices ?

Laetitia Héritier (Élément Perturbateur) : Pour le moment je n’en ai pas. J’ai réussi à me débloquer un salaire, pas beaucoup et pas depuis très longtemps. J'ai pris ce risque de ne pas travailler à côté parce que je me perds en temps de travail, mais aussi en épanouissement personnel.

L'écologie est quelque chose dont je me soucie depuis très longtemps et ce projet est le point de ralliement de toutes mes convictions.

Alexandre Vadeboncoeur (Firebags MTL) : Nous avons établi une entente avec la Fondation des pompiers du Québec pour les grands brûlés. Ils récupèrent du matériel de protection et on va aller se fournir en matière première auprès d’eux. Pour chaque habit qu’on va prendre, on va leur remettre un don de 10 $.

Des projets pour l’avenir?

Laetitia Héritier (Élément Perturbateur) : Je travaille beaucoup moins la chambre à air qu'avant. Je faisais des ceintures, il m’en reste en stock. Je pense faire une petite collection de colliers et de laisses pour chiens. Quant à la voile de bateau, je commence à en avoir pas mal. C'est une toile blanche que je n’utilise pas brute. Ce que j'aime dans cette matière c’est que je peux vraiment intervenir dessus. On peut sérigraphier, broder, ce qu'on ne peut pas faire sur la bouée à cause du vécu de la matière, des restes de crème solaire, d'huile, de chlore. J'aimerai dans l'avenir pouvoir collaborer avec des artistes.

Alexandre Vadeboncoeur (Firebags MTL) : On construit en ce moment des manteaux matelassés pour les pompiers et faits au Québec dans notre atelier.

Chaque objet ici a une histoire, il y a énormément d’émotions. On n’en parle pas assez et on aimerait accentuer ça, mettre un visage sur chaque sac. Derrière ces uniformes il y a des pompiers qui sont allés dans le feu, qui ont probablement sauvé des vies, qui sont peut-être morts ou qui ont un cancer en fin de carrière.

On est presque rendu là, car souvent il y a déjà une étiquette avec le nom du pompier sur le tissu. Mais ce serait bien d’y ajouter une autre étiquette avec le nom complet, une photo, une histoire de feu ou une anecdote de service.

Un jour, une fille a acheté un sac à dos pour son père. Elle a fait une recherche sur le nom qui paraissait, nous on a trouvé le prénom. Ce pompier-là avait posé pour le calendrier des pompiers… Son père n’a jamais eu le cadeau, elle l’a gardé pour elle!

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